Elle est seule… Les autres prêtresses sont parties… Ce rituel, elle ne peut que l’accomplir dans la plus grande solitude…
Devant elle, la coupe sacrée, remplie de la décoction préparée à la dernière pleine lune. Elle sait déjà quel goût elle a, mélange d’amertume et de douceur, elle espère juste que le dosage est correct. Un peu trop de ceci ou de cela la tuerait inévitablement.
Elle se saisit du récipient et d’un coup, d’un seul, avale le mélange. Doucement, elle sombre dans la vision, la route qui mène vers la Mère s’ouvre devant elle. Voudra-t-elle l’accueillir, elle, la parjure, elle qui a fuit sa charge, qui a renié son rang ? Quelle sanction plus cruelle que le rejet devra-t-elle subir ?
Et puis soudain, elle est là, dans toute la splendeur de l’éternité, vêtue de sa grande robe noire, mère de la vie et de la mort. Elle l’accueille, lui ouvre les bras… un sentiment de joie envahi son cœur. « Oh Mère miséricordieuse, pardonne-moi mes erreurs, efface, dans ta grande bonté les actes perfides de mon cœur, sauve mon âme pécheresse. »
Le sol tremble sous ses pieds et soudain, elle tombe, une chute longue, sans fin qui la rapproche… de l’enfer. La panique la gagne, la Mère n’a pas voulu la pardonner, elle va devoir errer éternellement sur les rivages du Styx comme une âme maudite.
Dans le silence de son cœur, elle adresse une dernière prière à la Grande Déesse, la remercie pour tout ce qu’elle lui a donné, pour tout ce don elle ne s’est pas montrée digne. Le sacrifice de sa vie lui semblait trop lourd à l’époque, elle était trop jeune, n’avait pas compris, voulait goûter aux plaisirs de l’existence.
Et puis, la chute ralentit… s’arrête… mais… elle n’est pas sur les bords du fleuve, elle est dans la main de la déesse qui la regarde tendrement. Elle lui parle au fond de son âme, reconnaît qu’elle est sincère dans ses excuses, lui confie la tâche de sauver Avalon, de créer un lieu de recueillement où toute femme égarée pourra se ressourcer, lui ordonne de quitter l’île sacrée pour perpétuer sa mémoire en-dehors des brumes qui chaque jour envahissent la frontière qui les sépare du monde terrestre…
La vision s’interrompt, les autres prêtresses sont autour d’elle, sœurs de serment à jamais présentes. Elles la serrent contre leurs cœurs, elles lui souhaitent la bienvenue. Enfin, elle a retrouvé sa vraie place parmi les entités magiques de l’île. Mais cela ne peut durer, elle doit obéir à la déesse, quitter cet endroit, empêcher les Hommes d’oublier Avalon, ses connaissances et sa magie… Avec quelques une, elle part, créer un nouveau sanctuaire accessible à chaque femme désirant se rapprocher de la déesse pour un temps ou pour toujours. Elles emportent une chose, une trace d’Avalon : une coupe, LA coupe ayant servi à son rituel, souvenir impérissable de leur existence sacrée.
Aujourd’hui, plus aucune femme ne recherche la protection de la déesse, le monde moderne à oublié Avalon… Et pourtant, dans la fraîcheur du petit temple de la maison, une coupe scintille doucement… en son sein, sont gravés les noms de trois prêtresses, les trois qui ont quitté l’île pour la réalité : Morgane, Raven et Lidya. Je suis la gardienne de la mémoire, je suis le sanctuaire de la Déesse Mère.
Dans mon dos, un vieillard pose sa main sur mon épaule, confiant en l’avenir, il vient me chercher, c’est la célébration de Beltane, je dois perpétuer la lignée. Merlin me prend la main et m’entraîne vers mon destin…